E-LITTERATURE.NET, 14/01/12


Chaud devant! ou les miracles de Marcel
par Jean-Paul Gavard-Perret

Sous un ciel magnanime le Sahara de Marcel Miracle devient une fleur de l'Apocalypse où stagnent mille sources d'inspiration. Son nouveau charpentier ne parle jamais la langue de bois. Certains estimeront sans doute qu'un tel manuel est bancal, caduque, rococo, riquiqui. Ils feraient mieux de se chauffer à son soleil. Car ce petit livre a le mérite de voir grand et haut même quand il scrute le désert par le petit bout de la lorgnette.

Le livre quoique aérien est dense. Si bien qu’à la fin il n’y a même plus de place pour une énième palpitation minérale. Air, matière, pâte, couleur claire pour la lumière ou noire pour l'ombre, pirouettes et cabrioles: tout ne se retrouve dans des corps et graphies jamais imposées au sein d'une marche non forcée et parfois titubante. De la sorte la pensée se met à chanter pompette.

Le désert devient un étrange jardin «pistil en ciel», un jardin dont nul ne peut ressortir en détresse. Le soleil y tape dur comme un boxeur. L'ère de la renonculacée n'y est jamais retardée. Toute vie y est magnifiée même si elle ne se nourrit que d'épines (pour être plus sublime). Les lys ont des calices décalcifiés, les mimosas sont momifiés. Mais pour un tel lieu il n’existe pas de hautes grilles en fer forgé.

Au contraire, ce paradis déborde. On pourrait le penser cimetière et cinéraire: de fait il redevient berceau et pouponnière. On croit y entendre sonner le glaïeul... L’hallali du lilas semble y résonner et font chorus quelques cris sans thème. Si bien que cela apparaîtrait une aberrance que pour les abbés rances. Car s'y savourent des parfums délicats de fleurs des sables aux yeux pervenche. Le tout rappelle que l’artiste adepte du dessin et du collage et que le poète d’exception est géologue de formation. Pas étonnant donc que le titre de son dernier livre d’artiste.  Son sous-titre «Une aventure de Marcel Miracle au Sahara» reste tout autant justifié. Se retrouve dans cet ouvrage ce qui fait le sel de l’œuvre et de sa terre depuis le début: un monde onirique où angoisse et inquiétude se confondent au sein d’une célébration plastique et d’un rituel poétique.

Après Visions de Thamühl et  Au-delà Lisboa, le «Petit Manuel» porte aux confins d’un monde de «contrées magnétiques», les «grandes contrées d’espoir» certainement prophétiques. Textes et dessins font du livre un objet apparemment hétéroclite et fourmillant. De fait et une nouvelle fois Miracle recrée une cosmogonie par entrelacs et inserts.

Puisant ses références poétiques dans le chamanisme africain tout autant que chez Arthur Cravan, Malcolm de Chazal ou Borges, tirant ses vignettes du côté de chez Klee, de Tourski et de l'iconographie primitive ou surréaliste Marcel Miracle crée une jonction particulière entre les unes et les autres. Ses images ne sont en rien des «illustrations» des textes et ces derniers ne sont jamais des commentaires de premières.

Une cosmologie du minéral se met en branle dans des séries de séquences. La cohérence se comprend au final au sein  de ce dialogue. Il répond à un autre que le créateur définit ainsi: «Le monde est confus, le songe de lui-même, une illusion. Créer son propre monde, générer son œuvre n'est pas faire une copie ou entrer en compétition, c'est un dialogue entre le réel et l'imaginaire». Et une fois de plus le créateur amorce et finalise des suites de rapports entre la pensée logique et la pensée analogique.

Textes et images font remonter du chaos au cosmos, de la ténèbre à la lumière afin de lutter contre tous les spécialistes de ce qu'une philosophe belge nomme le «chaosmos». Et à cela une raison majeure: «Je cherche à traduire l'illimité avec des moyens limités» dit Miracle.

Être solaire par excellence ses errances sont en conséquence bien plus qu'un rêve. Par l'émotion proposée il déjoue les apparences de «babels effondrées». Au milieu des sables du désert il retrouve par exemple sur une roche noire usée par le temps une «forme de templier». Et tout est à l’avenant. Si bien que l'univers est réuni du micro au macrocosme.

Comme toujours et fidèle à la quête de son créateur, l'œuvre est à la recherche d'archétypes revisités au sein d'une organisation secrète et complexe. Même l’aridité du lieu permet une profusion délirante mais au devers de la confusion. Tout pourtant se mêle: notes brèves de synthèse:

«Ca CO3
aragonite

cadeau
cosmique
orient
occident: trajectoire du soleil»,

fragments de journal de voyage, poésie «pure». La profusion, la fécondité jaillissent de l’œuvre de celui qui se définit comme «Rôdeur, instable, fasciné par les épaves du gui restant accrochées aux branches de nos tristes campagnes, roulant le scarabée dans la poussière et plongeant sa main dans les fourmilières (…)  Fidèle des quincailleries et du paléolithique, Marcel tatoue sur la chair blanche des feuilles ses miracles volés au temps». Du désordre naît donc l'ordre afin que se crée un nouveau miracle de Miracle.

Son œuvre – et ce Petit Manuel le prouve – recherche l'invisible et les paroles perdues. Ayant toujours dans sa poche «des petits cailloux aux noms étrangers» son auteur explore ici le désert qui paradoxalement devient quasiment aquatique sous l'effet de vagues des dunes. Elles se confondent avec les nuages bleus qui déchirent la soie du soir pour configurer un nouvel univers.

L’extrême précision aussi faussement descriptive et narrative du réel transforme ce dernier en une sorte de forêt des signes propre à suggérer une sensorialité première.  Le Sahara devient un étrange prêteur sur gages. Et la subtilité complexe des structures du livre invente une nouvelle complicité à travers les traces vives d'émoi sur les pistes du désert. 

Le poète en fait ressentir l'intériorité par tout ce qui échappe habituellement au langage des récits de voyage. Et si le paysage devient une nature morte c'est afin que l'amour du monde se dessine par défaut dans une exploration qui opte pour le fictif contre l'illusion.

Jean-Paul Gavard-Perret
Source: e-littérature.net