«Au-delà Lisboa», par Francesco Biamonte
C'est un merveilleux objet dès l'abord, dès la couverture : l'étoile de mer rouge semble coloriée au stylo à bille, une de ses branches est cassée, la nuit bleue qui l'entoure attire l'œil et le toucher. En lisant le livre, l'on pourra inscrire cet animal-signe dans une rêverie profonde qui lui confère une vibration bien plus forte encore. Il y a encore la forme du petit volume, son poids particulier dans la main, les petits caractères qui évoquent l'empreinte de la machine à écrire d'autrefois. Il y a encore le très fin fil rouge légèrement brillant qui en relie les pages avec grâce, à la fois luxueux et précaire : ces feuillets sont tenus ensemble par un étincelant presque-rien, ils pourraient se détacher les uns les autres, connaître un destin propre, ou aucun destin, on le sent physiquement en ouvrant ce livre. Et cette impression résonne dès le deuxième poème : « Combien de personnes / porteront un regard / sur ce fragment / arraché au hasard ? / Ces personnes / auront-elles / un lien entre elles ? ». En feuilletant avant de lire, on tombe sur des dessins vivement colorés, à la façon de Marcel Miracle, autant d'avatars d'une même scène, d'une même tour, l'Elevador de Santa Justa à Lisbonne, au sommet de laquelle une figure semble en déséquilibre. Des présences, des signes changeants entourent la tour, changeante elle-même, décorée tantôt de cœurs, tantôt d'une flèche, d'étoiles, de carreaux. Les dessins sont imprimés sur des feuilles de papier-calque ; de sorte que l'on devine derrière eux quelques mots de la page qui suit ; et qu'en tournant la page illustrée, on retrouve sur son envers le même dessin, qui soudain nous apparaît différent, tandis que derrière lui se profilent les lettres de la page que l'on vient de lire.

Un an après les remarquables Visions de Thamühl ,
voici un nouveau petit livre de Marcel Miracle, dessinateur, poète et
collectionneur de signes. Thamühl était une ville imaginaire et
fantastique, une métaphore multiple et irréductiblement ouverte que sa
forme de ville permettait d'arpenter. Au-delà Lisboa , son
nom l'indique, se réfère à un lieu réel, Lisbonne, qu'il dépasse et qui
le dépasse. Le livre va au-delà de Lisboa ; ou c'est Lisboa qui est au
delà du livre ; ou Lisboa est un au-delà ; ou plus sûrement tout cela
en même temps.
La mélancolie, la spontanéité, l'humour, la
métaphysique, l'émerveillement la curiosité et l'errance se mêlent dans
ces poèmes tantôt fantasques, tantôt d'une simplicité extrême. L'auteur
séjourne dans la ville, pense, imagine, observe des personnages
singuliers, marginaux, parfois éteints et à la dérive, parfois
étonamment vifs, détenteurs supposés de secrets simples ou
extraordinaires. Il y aperçoit des objets banals ou étranges qui
parfois se répondent (comme un ballon bondissant vers lui dans une rue
en pente et qu'il s'agit de bloquer, et un mystérieux galet que l'on ne
peut saisir). Son esprit les perçoit à la fois pour ce qu'ils sont et
comme des signes : comme si le monde signifiait autre chose, ou se
signifiait lui-même. Des visions surgissent – prophétiques, comme le
messianique Dom Sebastian « incarnation de la reconquête du sens de la
vie » (mais quand reviendra-t-il ?) ; ou drôles et intrigantes, comme
la figure de proue d'un bâteau de pêche en forme de sirène dans
laquelle se cache un merle des Indes, lequel adresse d'embarassants
compliments aux dames. La réalité est précaire, peut-être
n'existe-t-elle pas. Le désespoir, la gaieté, l'inquiétude existent en
revanche bel et bien chez certains personnages. Une section centrale –
à la fois séparée, mais parfaitement intégrée dans la constellation du
livre, et qui recèle tous les dessins de l'ouvrage – s'arrête sur une
suicidée. Celle-là même sans doute que l'on aperçoit en déséquilibre au
sommet de la tour dans les dessins. Celle-là même qui a offert au
narrateur l'étoile de mer à la branche cassée. Au-delà Lisboa est un calepin sublime et vif, où monte au fil des pages la tristesse et l'égarement.



