LE TEMPS 29/07/10


Images proliférantes, par Laurent Wolf

Un périple de conteur par Arnaud Robert pour le texte et Frédéric Clot pour les illustrations

Au début, tout au début, la chute d’un corps du haut de la Tour Brancusi, 603 mètres, celui de Yiang, un artiste; elle est filmée par une batterie de caméras qui diffusent le spectacle pour un public acquis aux beautés de l’art extrême. Bonjour les dégâts! Voici donc l’œuvre finale, la maîtrise totale jusqu’à la mort, la fin de l’artiste par lui-même. Et aussi un commencement, les premières pages d’un «feuilleton», d’un «roman de gare» – c’est écrit sur la couverture –, le fruit de la collaboration entre Frédéric Clot, peintre et dessinateur qui est l’auteur des illustrations, et Arnaud Robert, journaliste (au Temps, en particulier), fou de musique, d’Afrique et de Caraïbes, entre autres.

La série s’appelle Hors-Bord, c’est dire qu’on est à la limite. De l’écriture brute, de la logique et de l’humour grinçant. Sur des frontières instables qu’il va falloir chevaucher au cours de sept volumes dont les quatre premiers viennent de paraître (les autres seront disponibles cet automne). Sept petits livres à l’écriture proliférante entrecoupée d’images qui semblent rongées par les acides. Sept histoires dans des lieux qui seraient difficiles à situer s’il n’y avait l’odeur, la température des mots et des phrases, dans tous les coins du monde, mais pas tout à fait aujourd’hui, car c’est un monde qui aurait été emporté par son propre poids, de manière irrésistible.

Arnaud Robert et Frédéric Clot ont longtemps couvé ces récits comme on couve une expédition sur des sommets escarpés ou dans les profondeurs. Le premier fait jouer aux mots le rôle des masques, parfois ceux d’un carnaval, parfois ceux de la sorcellerie. Le second trafique ses illustrations au point qu’elles perdent leur origine, qu’elles ne disent plus si elles viennent du texte ou d’ailleurs. Hors-Bord énerve, parce qu’on s’y perd et que c’est fait pour qu’on s’y perde, le contraire d’un roman de gare destiné à bercer et à faire oublier le voyage. Hors-Bord séduit, car les situations et les choses surgissent devant les yeux du lecteur à la vitesse de la mitraille. Et les dessins en noir et blanc, justement, arrêtent. Ils permettent d’accepter le récit en désordre, d’en apprécier la couleur et la force de suggestion.

Car il s’agit d’un jeu bien sûr, un de ces jeux sérieux dont les protagonistes ricanent pour prendre du recul. Un échange de balles entre les modes d’expression, entre les phrases qui se déroulent et les dessins immobiles. Entre les appréhensions du monde, les cultures, les relations des êtres qui sortent ici et là comme des diables de leur boîte avant d’y retourner brusquement – c’est court, quand une histoire est finie, il faut amorcer la suivante. Les âges de la vie, les rituels, les postures passent à la moulinette. C’est un défilé de fantaisie dans lequel il ne faut chercher d’autre ordre que celui de l’imagination: «à la fin tout est clair», promet encore la couverture. C’est beaucoup dire après le quatrième volume, peut-être le ­sera-ce cet automne quand le ­septième sera paru.