DOCUMENT-RETOUR
D'ÉGYPTE, ENTRETIEN
AVEC LES ARTISTES
-De retour d’Egypte,
comment se sont manifestés les symptômes de la nostalgie?
Pascale Favre: Je n’y pense pas encore.
Pour l’instant, après une journée passée
dans la fournaise cairote, je rêve plutôt de balades
dans la forêt ou dans les montagnes, de porter un léger
décolleté et d’arpenter les rues à vélo
!
A mon retour en Suisse j’imagine que je vais continuer à
tout acheter par kilo (légumes, kebab, papier), que l’envie
de klaxonner va me démanger comme celle de faire des salamaleks
à longueur de journée.
Claudia
Renna: Par la connaissance, ou plutôt la reconnaisance de
ceux qui sont en sont revenus comme moi.
Christine Sefolosha: Le désir immédiat d'y retourner
-revenir tout de suite au chaos, à la circulation folle,
à cette capacité de vivre intensément le moment
présent, désir de retrouver le tourbillon effervescent.
Les jours passent, ici et là bas, l'esprit s'adapte, valise
ouverte encore, objets épars..... voilà, suis de retour.
Jean Crotti: Par un dénigrement de la Suisse, un excès
d'alcool et une écoute compulsive de la musique égyptienne.
Mauro
Frascotti: Je n'ai rien ressenti de tel pour le moment. Trop de
choses à réaliser sur l'Egypte .
-Comment le séjour continue-t-il d’influencer ou non
votre travail?
Pascale Favre: C’est la première
fois que j’ai la possibilité de me consacrer entièrement
à mon travail artistique. C’est une chance. En même
temps, ma façon de travailler a été chamboulée
en arrivant en Egypte. J’ai dû retrouver certains repères
et surtout, accepter une organisation plus chaotique de ma part.
J’ai l’impression que mon travail est en chantier à
l’image de la ville. C’est aussi un état des
choses qui permet des remises en question.
Claudia Renna: Par la réalisation d'un monstre projet interminable qui ne rapporte même pas un rond.
Christine Sefolosha: Se souvenir des images peintes ici et là, malhabiles, la spontaneité, la capacité de poser la couleur de façon immédiate et joyeuse. Et essayer de garder tout cela près de soi - sensations d'enfance, préserver la simplicité des impulsions premières...
Jean Crotti: C'est quelque chose qui vous habite; celui qui a goûté l'eau du Nil...
Mauro
Frascotti: Faire une BD nécessite du temps (une année
pour «Rumeur du Caire»). À ma planche à
dessin, je suis encore en Egypte.
-Si vous retourniez en Egypte demain, quelle est la première
chose que vous feriez, le premier lieu où vous retourneriez?
Pascale Favre: Je n’arrive pas à définir un
endroit privilégié tant les choses me semblent exceptionnelles
et agissent entre elles par contraste. Mais j’aime voir le
Caire du Moqqatam (colline surplombant la ville), déambuler
dans le marché d’Al Gooma (juste en dessous) ou de
traverser ou longer le Nil dont la vue du cours tranquille et immuable
est saisissant.
Claudia Renna: Rue Champollion, un café au lait, subito!
Christine Sefolosha: D'abord prendre le thé tout près
du Bazar à côté de la grande Mosquée,
juste être présente, s'imprégner de lumière,
d' odeurs, entendre les cris, les appels, humains et animaux entre
mêlés, puis déambuler à l'ombre des salles
du musée des Arts islamiques pour revenir aux sources, aux
formes et à la conaissance si vaste et mystérieuse.
Jean Crotti: Voir mes amis et me promener partout dans la ville.
Mauro
Frascotti: Dans une petite boutique d'encadrement ou je prendrais
un awoua sada (un café sans sucre).
-Une anecdote égyptienne?
Mauro Frascotti, Jean Crotti: Il y en a trop
pour en raconter une seule.
Pascale Favre: La fête de Sham el Nessim (fête du printemps) coïncide avec le lundi de pâques copte. Le Caire est désert. Comme des milliers d’autres Egyptiens, je me suis retrouvée avec des amis à me serrer dans un parc d’Alexandrie au bord de la mer. C’est une journée dévolue à la détente familiale qu’on oublierait pour rien au monde d’immortaliser. Pour une fois, la tendance s’est inversée. Je ne me suis pas servie de mon appareil de photo car c’est moi qu’on visait: croiser une blonde dans un parc d’Alexandrie paraît suffisamment extraordinaire pour actionner le déclencheur !
Christine Sefolosha: Juste un moment suspendu: fin de journée
d'hiver,tout à l'heure le ciel était encore bleu,
maintenant la nuit tombe; dernière prière de la journée,voix
déformée par les hauts parleurs... période
du ramadan... tissus déployés à même
le sol, les plats arrivent là dans la rue, le temps s'arrête-
repas partagé devant les échoppes... regards qui me
suivent et l'invitation en arabe destinée au jeune homme
qui m'accompagne ; impérative - lui intimant de s'asseoir
ici et maintenant ; il ne me ressemble pas: yeux noirs,cheveux ondulés
il continue de marcher, emprunté, conscient d'une méprise;
...mon fils. Le Caire janvier 2000.
-Avez -vous établi des liens avec des
artistes égyptiens? ou remarqué un travail égyptien
qui vous a particulièrement intéressé?
Pascale Favre: En arrivant au Caire, j’ai
eu la possibilité de participer à une exposition «dans
un appartement meublé du Caire» * dirigée
par l’artiste cairote Hala Elkoussy. D’emblée
l’occasion s’est présentée d'entrer en
contact avec des artistes et de partager des points de vue sur le
travail. Cet échange est un des aspects les plus enrichissants
d’un tel séjour.
Claudia Renna: J'ai rencontré l'écrivain Nagib Mahfouz et eu l'occasion de participer à ses rendez-vous dominicaux pendant lesquels il se fait raconter par ses amis les actualités du monde entier. Comme il est presque sourd (à cause de l'attentat), ces nouvelles lui sont hurlées à tue-tête, ce qui était particulièrement exhaltant quand il s'agissait de la politique au Moyen-Orient, mais aussi particulièrement comique quand l'un ou l'autre de ses amis récitait un poème d'amour.
Christine Sefolosha: Je me suis approchée des artistes artisans, ceux qui façonnent les petites sculptures en plâtre, découpent des figures de tôle et les peignent; art populaire, sans autre ambition que de séduire un passant... les mains vont et viennent, la matière se transforme... ils m'ont touchée.
Mauro Frascotti: L'Egypte sort quelque peu de son isolement
artistique et commence à oser... les discussions au
café des artistes au centre Caire me l'ont clairement montré.
Dans ce contexte social tout est intéressant...
Jean Crotti: En Egypte, l'art est partout dans la rue.



