«Lisbonne dans le regard de Miracle», par Anne Pitteloud
Dans Visions de Thamühl, Marcel Miracle bâtissait une
ville imaginaire truffée de personnages mystérieux et d'objets-signes
(Le Courrier du 17 janvier 2009). L'artiste et écrivain lausannois nous
emmène aujourd'hui dans une cité réelle... et «au-delà», comme
l'indique le titre: dans Lisbonne, c'est une géographie du visible et
de l'invisible que Miracle arpente en rêveur inquiet, ramenant de ses
déambulations des images, de petites scènes, des sensations, à la
manière d'un enfant qui ramasse des galets. Il y a ces vendeurs à la
sauvette, un poisson rouge de plastique, «l'enseigne / le chien noir /
ma main / la faim», une bouée orange qui flotte «comme un point à la
fin d'un texte: le monde prenait sens», ou encore cette jongleuse
autour de laquelle «un cercle d'yeux fascinés / faisait barrage /
contre la réalité sauvage». Lui y plonge, dans ce réel, à la manière de
Noé qui «s'empare des êtres et de choses à la dérive, en cette
mythologie moderne, pour les magnifier».
Lisbonne est instrument de révélation, et les pas du narrateur
toujours le ramènent vers cette tour fichée en son centre, l'Elevador
de Santa Justa, moderne édifice au milieu des églises. De ce lieu
d'extase une jeune femme fit le grand saut, et cette évocation forme le
pivot central du livre: en sa partie centrale, des poèmes précédés
d'une étoile typographique tournent autour du drame et de l'obsédante
question «pourquoi?» Les textes sont ici rythmés par des dessins sur
papier calque: Miracle y montre une tour bariolée, décorée et gaiement
colorée, à côté de laquelle visages et animaux évoquent un monde
symbolique.
Avant de se suicider, la jeune femme lui a offert «l'étoile de
mer brisée» de son enfance – elle vibre, rouge et émouvante, sur la
couverture coloriée au stylo bille bleu d'Au-delà Lisboa. Cette étoile
est cassée: «Peut-être / est-ce là que la fêlure a commencé chez toi /
et tu m'as offert ce souvenir de vacances / morceau / d'innocence
annonciateur / de grand bris». Marcel Miracle signe un recueil d'une
poésie déchirante, aux accents d'émerveillement et d'inquiétude mêlés.
Et c'est avec une bouleversante simplicité qu'il lit les signes du
monde et sa magie. «Flèches blanches / sur la route / pourtant je ne
sais / où je vais», écrit-il au moment de prendre congé.



