LE TEMPS 25/06/05


«Figures pas tristes du chevalier», Isabelle Rüf

Les grands mythes n'en finissent pas de susciter de nouveaux écrits. Ainsi Stéphane Zagdanski revisite le chef-d'œuvre de Cervantès avec des artistes suisses

On reconnaît un grand mythe à sa descendance. Depuis quatre cents ans, le Quichotte n'en finit pas de susciter des exégèses et des récits. En cette année anniversaire, voici [une] de ces relectures, une collaboration entre des artistes suisses et un auteur français.
Paysage avec don Quichotte est né d'un lieu : au XVIIIe siècle, la grande salle du Manoir de Martigny aurait été ornée de peintures représentant les aventures du Chevalier à la triste figure. Ont-elles existé ? Il n'en reste pas trace, mais ce fantôme a inspiré trois jeunes artistes, Philippe et Stéphane Fretz, Stéphane Zaech. Ils ont réalisé à trois, sur mesure, des panneaux évoquant le combat contre les moulins. Aujourd'hui à leur tour disparues des murs du Manoir, ces peintures rythment un ouvrage que parcourt, une
phrase par page, une nouvelle de Stéphane Zagdanski, DQ 2005. Le vieil utopiste s'exprime en une langue archaïque, d'un classicisme qui jure avec ses tentatives de modernisme - il circule en trottinette - et avec les graphies phonétiques de sa bien-aimée quand il «chatte» avec elle sur Internet. Pour sa Dulcinée, dite «du Botulisme», il cherche un présent dans la galerie marchande qu'est devenu le Grand Louvre : un nouveau portable, bien sûr. Cette satire plaisante, sur le mode du «troubadourisme techno», se trouve aussi dans le recueil Jouissance du temps (Fayard, 2005), dont chaque nouvelle exerce un style d'écriture différent.
En annexe de cet ouvrage magnifiquement édité, Stéphane Zagdanski déplie quelques significations du Quichotte au cours d'un exposé passionnant, Cervantès émancipé. De ce livre qui contient «de tout», le critique retient l'apparition du roman dans le roman, de la critique et du plagiat dans le roman, ces formes qui n'ont cessé d'irriguer la littérature moderne. «El ingenioso hidalgo» serai l'«engin» de son créateur qui se venge, à travers lui, des «avanies» que les Turcs lui ont fait subir, cinq ans prisonnier dans les geôles d'Alger. On apprend en passant que les avanies sont les rançons exigées par les Turcs. Cette étude, qui se nourrit de Baltazar Gracian, de Kafka, de Hegel, est une belle incitation à la (re)lecture du chef-d'œuvre. (On peut aussi visionner sur www.zagdanski.com la lecture que l'auteur a faite de ce texte au Manoir de Martigny.) «Figures pas tristes du chevalier», Isabelle Rüf