«Figures
pas tristes du chevalier», Isabelle Rüf
Les grands mythes n'en finissent pas de susciter de nouveaux écrits.
Ainsi Stéphane Zagdanski revisite le chef-d'œuvre de
Cervantès avec des artistes suisses
On reconnaît un grand mythe à sa descendance. Depuis
quatre cents ans, le Quichotte n'en finit pas de susciter des exégèses
et des récits. En cette année anniversaire, voici
[une] de ces relectures, une collaboration entre des artistes suisses
et un auteur français.
Paysage avec don Quichotte est né d'un lieu : au XVIIIe siècle,
la grande salle du Manoir de Martigny aurait été ornée
de peintures représentant les aventures du Chevalier à
la triste figure. Ont-elles existé ? Il n'en reste pas trace,
mais ce fantôme a inspiré trois jeunes artistes, Philippe
et Stéphane Fretz, Stéphane Zaech. Ils ont réalisé
à trois, sur mesure, des panneaux évoquant le combat
contre les moulins. Aujourd'hui à leur tour disparues des
murs du Manoir, ces peintures rythment un ouvrage que parcourt,
une
phrase par page, une nouvelle de Stéphane Zagdanski, DQ 2005.
Le vieil utopiste s'exprime en une langue archaïque, d'un classicisme
qui jure avec ses tentatives de modernisme - il circule en
trottinette - et avec les graphies phonétiques de sa
bien-aimée quand il «chatte» avec elle sur Internet.
Pour sa Dulcinée, dite «du Botulisme», il cherche
un présent dans la galerie marchande qu'est devenu le Grand
Louvre : un nouveau portable, bien sûr. Cette satire plaisante,
sur le mode du «troubadourisme techno», se trouve aussi
dans le recueil Jouissance du temps (Fayard, 2005), dont chaque
nouvelle exerce un style d'écriture différent.
En annexe de cet ouvrage magnifiquement édité, Stéphane
Zagdanski déplie quelques significations du Quichotte au
cours d'un exposé passionnant, Cervantès émancipé.
De ce livre qui contient «de tout», le critique retient
l'apparition du roman dans le roman, de la critique et du plagiat
dans le roman, ces formes qui n'ont cessé d'irriguer la littérature
moderne. «El ingenioso hidalgo» serai l'«engin»
de son créateur qui se venge, à travers lui, des «avanies»
que les Turcs lui ont fait subir, cinq ans prisonnier dans les geôles
d'Alger. On apprend en passant que les avanies sont les rançons
exigées par les Turcs. Cette étude, qui se nourrit
de Baltazar Gracian, de Kafka, de Hegel, est une belle incitation
à la (re)lecture du chef-d'œuvre. (On peut aussi visionner
sur www.zagdanski.com la
lecture que l'auteur a faite de ce texte au Manoir de Martigny.)
«Figures pas tristes du chevalier», Isabelle Rüf



