La revue d'Egypte 24/06/04


«Quand le Léman rejoint le Nil. Le collectif d’artistes suisses «art&fiction», présente son «Retour d’Égypte», livre où se croisent les regards. En attendant l’exposition.» par  Olivier Bonnel

«Il se passe tellement de choses ici que tout l’il est capté!» raconte Pascale Favre en sirotant un café, en ce chaud après-midi d’août. C’est un peu désorientée que cette jeune artiste suisse a débarqué au Caire en janvier dernier. Comment palper une ville aussi insaisissable, sonder des espaces aussi destructurés, investir des lieux où tout va si vite, cette jungle urbaine pleine de bruits et de fureur? Voyager dans le Caire, abolir le temps, c’est par là qu’il fallait commencer. Pascale Favre a finalement pris sa plume pour écrire la ville.
D’autres artistes de sa Suisse natale ont vécu dans la capitale égyptienne. Ces peintres et écrivains helvétiques croisent aujourd’hui leurs regards dans un ouvrage qui mêle l’écriture aux arts graphiques, intitulé sobrement Retour d’Égypte. Un petit livre qui mêle le texte et l’image, publié dans la collection «Document» de art&fiction.

Un regard fragmenté sur la ville

An 2000, quelque part entre Genève et Lausanne, un groupe de peintres formés dans les écoles d’art locales prend forme autour d’une préoccupation nouvelle, celle des liens qu’entretient leur peinture avec l’histoire de l’art, la mise en scène et la narration. L’association Art&Fiction est née. Retour d’Égypte est le troisème volume de la nouvelle collection «Document» et présente le travail de cinq artistes. Pascale Favre a troqué ses mines pour la plume et a signé Planète Caire, une nouvelle qui ouvre ce petit volume. Dans ce court texte, l’auteur raconte son adoption de la ville, son appréhension d’une géométrie de la mégalopole à travers un regard fragmenté. «Malgré la matière brute du Caire, celle-ci ne s’oppose pas à la rêverie. Même si les buildings cachent les horizons et ainsi quelque chance pour que l’esprit s’évade, les souvenirs trouvent leurs brèches dans les chaos temporels» écrit-elle dans sa nouvelle. Puis, au fil des pages, l’écrit laisse place au pictural où chacun des artistes délivre son message personnel sur le pays-hôte.

Maoro Frascotti a couché les scènes de la vie cairote sur ses planches de bande-dessinée, où l’on lézarde la chicha à la bouche quant on ne va pas visiter le zoo en famille. Les aquarelles de Christine Sefolosha célèbrent «l’heure ottomane» dans une fête de couleurs où glissent les ombres sensuelles des danseuses. Claudia Renna revisite l’Égypte ancienne avec ses silhouettes délicatement découpées à l’encre de Chine. Jean Crotti enfin parle de sa nostalgie du pays grâce aux phrases imprimées qu’il a fait sortir de ses pochoirs et qui ne sont pas sans rappeler la poésie d’Oum Kalsoum. Pour évoquer confluence des genres artistiques, une exposition est en projet au Caire pour le premier semestre 2005, après avoir transité par Lausanne et Genève.

Originalité de la démarche, les artistes ne se connaissaient pas, seule l’Égypte ici les unit. Une façon peut-être de préserver leur singularité. Celle de Pascale Favre, qui est la seule à vivre encore en Égypte, est son rapport à l’espace, ce qui n’étonne qu’à moitié pour une architecte de formation. « Même la foule ici n’est pas qu’une foule qui passe, c’est une foule qui investit des lieux », explique t-elle. D’abord inquiète devant une cité incomprise, elle en saisit aujourd’hui les aspérités. «C’est immense mais on arrive à retrouver des esprits villageois», et de citer le marché d’Al Gom’aa ou la colline du Moqattam comme ses promenades de prédilection. «Le temps de l’Égypte est toujours un autre. Éclipse temporelle, quelque chose d’éternel fait irruption dans le présent», dit la préface. Avoir une autre conscience du temps pour poser un nouveau regard sur les choses, la recette d’Art&fiction semble finalement simple.