«Quand
le Léman rejoint le Nil. Le collectif d’artistes suisses «art&fiction»,
présente son «Retour d’Égypte»,
livre où se croisent les regards. En attendant l’exposition.» par
Olivier Bonnel
«Il se passe tellement de choses ici que tout l’il
est capté!» raconte Pascale Favre en sirotant un
café, en ce chaud après-midi d’août. C’est
un peu désorientée que cette jeune artiste suisse
a débarqué au Caire en janvier dernier. Comment palper
une ville aussi insaisissable, sonder des espaces aussi destructurés,
investir des lieux où tout va si vite, cette jungle urbaine
pleine de bruits et de fureur? Voyager dans le Caire, abolir le
temps, c’est par là qu’il fallait commencer.
Pascale Favre a finalement pris sa plume pour écrire la ville.
D’autres artistes de sa Suisse natale ont vécu dans
la capitale égyptienne. Ces peintres et écrivains
helvétiques croisent aujourd’hui leurs regards dans
un ouvrage qui mêle l’écriture aux arts graphiques,
intitulé sobrement Retour d’Égypte. Un petit
livre qui mêle le texte et l’image, publié dans
la collection «Document» de art&fiction.
Un regard fragmenté sur la ville
An 2000, quelque part entre Genève et Lausanne, un groupe
de peintres formés dans les écoles d’art locales
prend forme autour d’une préoccupation nouvelle, celle
des liens qu’entretient leur peinture avec l’histoire
de l’art, la mise en scène et la narration. L’association
Art&Fiction est née. Retour d’Égypte est
le troisème volume de la nouvelle collection «Document» et présente le travail de cinq artistes. Pascale
Favre a troqué ses mines pour la plume et a signé
Planète Caire, une nouvelle qui ouvre ce petit volume. Dans
ce court texte, l’auteur raconte son adoption de la ville,
son appréhension d’une géométrie de la
mégalopole à travers un regard fragmenté. «Malgré la matière brute du Caire, celle-ci ne s’oppose
pas à la rêverie. Même si les buildings cachent
les horizons et ainsi quelque chance pour que l’esprit s’évade,
les souvenirs trouvent leurs brèches dans les chaos temporels» écrit-elle dans sa nouvelle. Puis, au fil des pages,
l’écrit laisse place au pictural où chacun des
artistes délivre son message personnel sur le pays-hôte.
Maoro Frascotti a couché les scènes de la vie cairote
sur ses planches de bande-dessinée, où l’on
lézarde la chicha à la bouche quant on ne va pas visiter
le zoo en famille. Les aquarelles de Christine Sefolosha célèbrent
«l’heure ottomane» dans une fête de couleurs
où glissent les ombres sensuelles des danseuses. Claudia
Renna revisite l’Égypte ancienne avec ses silhouettes
délicatement découpées à l’encre
de Chine. Jean Crotti enfin parle de sa nostalgie du pays grâce
aux phrases imprimées qu’il a fait sortir de ses pochoirs
et qui ne sont pas sans rappeler la poésie d’Oum Kalsoum.
Pour évoquer confluence des genres artistiques, une exposition
est en projet au Caire pour le premier semestre 2005, après
avoir transité par Lausanne et Genève.
Originalité de la démarche, les artistes ne se connaissaient
pas, seule l’Égypte ici les unit. Une façon
peut-être de préserver leur singularité. Celle
de Pascale Favre, qui est la seule à vivre encore en Égypte,
est son rapport à l’espace, ce qui n’étonne
qu’à moitié pour une architecte de formation.
« Même la foule ici n’est pas qu’une foule
qui passe, c’est une foule qui investit des lieux »,
explique t-elle. D’abord inquiète devant une cité
incomprise, elle en saisit aujourd’hui les aspérités.
«C’est immense mais on arrive à retrouver des
esprits villageois», et de citer le marché d’Al
Gom’aa ou la colline du Moqattam comme ses promenades de prédilection.
«Le temps de l’Égypte est toujours un autre.
Éclipse temporelle, quelque chose d’éternel
fait irruption dans le présent», dit la préface.
Avoir une autre conscience du temps pour poser un nouveau regard
sur les choses, la recette d’Art&fiction semble finalement
simple.



