DOMAINE PUBLIC 19/12/03


«Un peintre chinois en Suisse : Qiu Jie le volubile», Christian Pellet

Le peintre Qiu Jie, né à Shanghai, s'est établi à Genève il y a quatorze ans. A titre de commémoration, non sans dérision, il publie D'où venez-vous ? aux éditions art& fiction, un entretien avec lui-même d'une quarantaine de pages, accompagné d'une affiche offset, imprimée comme le sont les documents de propagande, avec une légende et une typographie qui se veulent fidèles aux traditions de la Chine communiste. Mais peut-on parler de tradition communiste chinoise ? Nos visions d'une Chine traditionnelle en sont si éloignées. Un Portrait de Mao reproduit à l'intérieur du livre, protégé par une feuille de soie, est d'ailleurs une autre allusion ambivalente à l'esthétique éditoriale révolutionnaire chinoise, qui emprunte là de vieilles habitudes européennes dans le domaine du livre. Ré-appropriation subtile ou détournement ironique de quelques «outils culturels», D'où venez-vous, par sa facture, pose d'abord l'énigme du lieu de toute publication.

Revenir de loin
Cet entretien fictif a pourtant bien été mené dans l'atelier du peintre à Genève, parmi ses somptueux dessins monumentaux et ses huiles aux couleurs impudiques. Il s'est révélé être un exercice délicat de transposition. (Le terme de traduction serait inadéquat). Cette nuance fait pour moi tout le charme de la fiction. On n'a pas réellement interrogé Qiu Jie, c'est lui qui interpelle ses hypothétiques locuteurs. Les questions sont les siennes avant de devenir les nôtres. Quant aux réponses, elles ne sont plus du chinois mais une part de notre réalité. D'où venez-vous ? On soupçonne, par ce titre, que l'auteur veut nous faire comprendre qu'il (re)vient de loin. De très loin. Comme citoyen, comme peintre. Géographiquement et artistiquement.

Un hippie chinois
«Mon travail est très autobiographique et j'ai grandi dans la période de la Révolution culturelle, raconte Qiu Jie. A cause de l'absurdité et de la fatigue de ce mouvement, nous, les artistes de cette génération, avons tous aujourd'hui une attitude ironique envers la politique. Comme des hippies chinois en quelque sorte...» Sur l'affiche soigneusement pliée dans le livre, quelques chefs d'Etat contemporains ont l'air de comploter parmi les icônes du petit écran occidental, non loin des troupes révolutionnaires en uniforme qui, à défaut du programme du Parti, brandissent avec un air inspiré une brique de lait suisse, biologique s'il vous plaît. Cette vaine agitation ne semble pas déranger les voluptueuses dormeuses de Courbet, couchées au centre de cette étonnante composition.
Visions d'un opiomane désabusé ? Le pinceau tragi-comique de Qiu Jie restitue le formidable chaos de nos cultures numérisées. Je voudrais tant être un hippie chinois.