«Un peintre chinois en Suisse :
Qiu Jie le volubile», Christian Pellet
Le peintre Qiu Jie, né à Shanghai, s'est établi
à Genève il y a quatorze ans. A titre de commémoration,
non sans dérision, il publie D'où venez-vous ? aux
éditions art& fiction, un entretien avec lui-même
d'une quarantaine de pages, accompagné d'une affiche offset,
imprimée comme le sont les documents de propagande, avec
une légende et une typographie qui se veulent fidèles
aux traditions de la Chine communiste. Mais peut-on parler de tradition
communiste chinoise ? Nos visions d'une Chine traditionnelle en
sont si éloignées. Un Portrait de Mao reproduit à
l'intérieur du livre, protégé par une feuille
de soie, est d'ailleurs une autre allusion ambivalente à
l'esthétique éditoriale révolutionnaire chinoise,
qui emprunte là de vieilles habitudes européennes
dans le domaine du livre. Ré-appropriation subtile ou détournement
ironique de quelques «outils culturels», D'où
venez-vous, par sa facture, pose d'abord l'énigme du lieu
de toute publication.
Revenir de loin
Cet entretien fictif a pourtant bien été mené
dans l'atelier du peintre à Genève, parmi ses somptueux
dessins monumentaux et ses huiles aux couleurs impudiques. Il s'est
révélé être un exercice délicat
de transposition. (Le terme de traduction serait inadéquat).
Cette nuance fait pour moi tout le charme de la fiction. On n'a
pas réellement interrogé Qiu Jie, c'est lui qui interpelle
ses hypothétiques locuteurs. Les questions sont les siennes
avant de devenir les nôtres. Quant aux réponses, elles
ne sont plus du chinois mais une part de notre réalité.
D'où venez-vous ? On soupçonne, par ce titre, que
l'auteur veut nous faire comprendre qu'il (re)vient de loin. De
très loin. Comme citoyen, comme peintre. Géographiquement
et artistiquement.
Un hippie chinois
«Mon travail est très autobiographique et j'ai grandi
dans la période de la Révolution culturelle, raconte
Qiu Jie. A cause de l'absurdité et de la fatigue de ce mouvement,
nous, les artistes de cette génération, avons tous
aujourd'hui une attitude ironique envers la politique. Comme des
hippies chinois en quelque sorte...» Sur l'affiche soigneusement
pliée dans le livre, quelques chefs d'Etat contemporains
ont l'air de comploter parmi les icônes du petit écran
occidental, non loin des troupes révolutionnaires en uniforme
qui, à défaut du programme du Parti, brandissent avec
un air inspiré une brique de lait suisse, biologique s'il
vous plaît. Cette vaine agitation ne semble pas déranger
les voluptueuses dormeuses de Courbet, couchées au centre
de cette étonnante composition.
Visions d'un opiomane désabusé ? Le pinceau tragi-comique
de Qiu Jie restitue le formidable chaos de nos cultures numérisées.
Je voudrais tant être un hippie chinois.



