24HEURES 19/02/03


«Nous ne sommes pas des éditeurs au sens courant. Disons que nous publions des choses fabriquées par nous de A à Z et que nous n’avons pas l’intention d’inonder le marché mondial» résume Stéphane Fretz, peintre et cofondateur d’Art&Fiction, une singulière et minuscule maison d’édition créée il y a un peu plus de deux ans à Lausanne. Les «choses» en question sont des écrits de peintres. Des peintres plutôt d’ici, plutôt jeunes (la trentaine), plutôt figuratifs et plutôt fascinés par les grands maîtres du passé. Contre-courant? Une telle aventure éditoriale (d)étonne à l’heure où les artistes contemporains sont pour ainsi dire sommés de ne pas peindre - ou alors que ce soit avec ironie et en tout cas pas à l’huile.
Sans doute fatigués d’avoir sans cesse à justifier leur faible inclinaison pour les nouvelles technologies et leur attachement suspect au métier classique du peintre, Stéphane Fretz et ses amis ont résolu de faire et laisser braire. Parmi eux, Stéphane Zaech exprime assez clairement ce ras-le-bol en adressant une lettre magistrale sur la peinture, non pas «à la plupart des gens» qui ne s’y intéressent pas, mais à Natchez, sa chère petite chienne bouledogue. «Es-tu un artiste contemporain? Il se trouve toujours quelqu’un de suffisamment inquiet pour te poser la question», constate-t-il en préambule.
Pour autant, les ouvrages publiés par Art&Fiction sont rarement de nature théorique et négligent la critique artistique: «nous ne voulons pas non plus utiliser le texte comme illustration de la peinture ou inversement, précise le portraitiste Christian Pellet. L’idée est d’instaurer un rapport plus subtil entre les images et les mots.» Et l’objet livre, pourrait-on rajouter. Ce rapport n’est jamais tout à fait le même. Dans Madame A de Daniel Frank, par exemple, l’artiste raconte sur quatre pages pliées en accordéon, sa rencontre dans un EMS avec une vieille dame inconnue qui accepte de lui servir de modèle.Le texte, un dialogue, est accompagné de deux autres «accordéons» reproduisants les détails d'un carnet de 124 dessins.Le tout présenté sous la forme d’un petit livre rare à damner un bibliophile, numéroté et signé à la main par son auteur (Coll. Pacific).
De telles publications évitent aussi à la peinture de disparaître à jamais chez un particulier. «Même si le destin d’un tableau est de quitter l’atelier pour aller orner un salon, on a le désir qu’il s’infiltre partout», confie Stéphane Fretz. Ainsi a-t-il voulu décrire dans un livre l’élaboration d’un grand tableau de commande, expliquant sa démarche picturale, décodant les symboles et les références qui traversent l’œuvre. Dans le même esprit, les «catalogues» de la collection DOCUMENT présentent des tableaux et tentent de livrer des détails du travail du peintre.
Plus qu’une maison d’édition, Art&Fiction apparaît comme un cercle de gens cultivés. Toutes sortes d’amis - comédiens, photographes, musiciens, etc. - gravitent autour de ce noyau de cinq ou six peintres. A commencer par les souscripteurs à l’intention desquels des rencontres-évènements sont organisés. Mais ce soir, pas question de happy few. «La confidentialité n’est pas un objectif en soi», plaisante Domenico Carli qui propose au Caveau de l’Hôtel de Ville, une lecture publique à deux voix d’écrits de peintres publiés chez art&fiction.