«Nous ne sommes pas des éditeurs au sens courant. Disons
que nous publions des choses fabriquées par nous de A à
Z et que nous n’avons pas l’intention d’inonder
le marché mondial» résume Stéphane Fretz,
peintre et cofondateur d’Art&Fiction, une singulière
et minuscule maison d’édition créée il
y a un peu plus de deux ans à Lausanne. Les «choses»
en question sont des écrits de peintres. Des peintres plutôt
d’ici, plutôt jeunes (la trentaine), plutôt figuratifs
et plutôt fascinés par les grands maîtres du
passé. Contre-courant? Une telle aventure éditoriale
(d)étonne à l’heure où les artistes contemporains
sont pour ainsi dire sommés de ne pas peindre - ou alors
que ce soit avec ironie et en tout cas pas à l’huile.
Sans doute fatigués d’avoir sans cesse à justifier
leur faible inclinaison pour les nouvelles technologies et leur
attachement suspect au métier classique du peintre, Stéphane
Fretz et ses amis ont résolu de faire et laisser braire.
Parmi eux, Stéphane Zaech exprime assez clairement ce ras-le-bol
en adressant une lettre magistrale sur la peinture, non pas «à
la plupart des gens» qui ne s’y intéressent pas,
mais à Natchez, sa chère petite chienne bouledogue.
«Es-tu un artiste contemporain? Il se trouve toujours quelqu’un
de suffisamment inquiet pour te poser la question», constate-t-il
en préambule.
Pour autant, les ouvrages publiés par Art&Fiction sont
rarement de nature théorique et négligent la critique
artistique: «nous ne voulons pas non plus utiliser le texte
comme illustration de la peinture ou inversement, précise
le portraitiste Christian Pellet. L’idée est d’instaurer
un rapport plus subtil entre les images et les mots.» Et l’objet
livre, pourrait-on rajouter. Ce rapport n’est jamais tout
à fait le même. Dans Madame A de Daniel Frank, par
exemple, l’artiste raconte sur quatre pages pliées
en accordéon, sa rencontre dans un EMS avec une vieille dame
inconnue qui accepte de lui servir de modèle.Le texte, un
dialogue, est accompagné de deux autres «accordéons»
reproduisants les détails d'un carnet de 124 dessins.Le tout
présenté sous la forme d’un petit livre rare
à damner un bibliophile, numéroté et signé
à la main par son auteur (Coll. Pacific).
De telles publications évitent aussi à la peinture
de disparaître à jamais chez un particulier. «Même
si le destin d’un tableau est de quitter l’atelier pour
aller orner un salon, on a le désir qu’il s’infiltre
partout», confie Stéphane Fretz. Ainsi a-t-il voulu
décrire dans un livre l’élaboration d’un
grand tableau de commande, expliquant sa démarche picturale,
décodant les symboles et les références qui
traversent l’œuvre. Dans le même esprit, les «catalogues»
de la collection DOCUMENT présentent des tableaux et tentent
de livrer des détails du travail du peintre.
Plus qu’une maison d’édition, Art&Fiction
apparaît comme un cercle de gens cultivés. Toutes sortes
d’amis - comédiens, photographes, musiciens, etc. -
gravitent autour de ce noyau de cinq ou six peintres. A commencer
par les souscripteurs à l’intention desquels des rencontres-évènements
sont organisés. Mais ce soir, pas question de happy few.
«La confidentialité n’est pas un objectif en
soi», plaisante Domenico Carli qui propose au Caveau de l’Hôtel
de Ville, une lecture publique à deux voix d’écrits
de peintres publiés chez art&fiction.



