1. La déclaration liminaire du catalogue 2002 des éditions
art & fiction est la suivante : « art&fiction produit
et diffuse des publications conçues par des artistes visuels
et en particulier des peintres, destinées à
mettre en évidence quelques articulations originales entre
l’image et le texte sous l’angle de la narration.»
Pourriez-vous développer un peu cette affirmation, en particulier
la notion de narration dans la relation qu’elle entretient
avec l’image et le texte?
CP: A l'époque où nous avons commencé à
collaborer, Stéphane Fretz et moi, nous avons fait un double
constat: premièrement que nous étions nombreux, en
tant que peintres, à consigner, aux fonds de nos tiroirs,
des écrits (les nôtres mais aussi ceux d'amis) et,
deuxièmement, que notre travail s'élaborait dans un
rapport soutenu avec la littérature, notamment de fiction.
Nous savions qu'il n'y avait là rien de nouveau, ni du côté
des peintres qui écrivent, ni de celui des artistes visuels
influencés par le récit ou la dramaturgie. Seulement
une matière à développer, autrement, pensions-nous,
que dans les formules classiques de type estampe-poésie ou
illustration de roman. Et surtout, il y avait la perspective plutôt
agréable de fabriquer des objets dans de belles matières,
qui rassemblent des images (dessins, gravures, tampons, photographies,...)
et des textes (dialogues, nouvelles, notes, correspondances,...).
L’élément narratif s'est installé presque
naturellement dans ce processus.
2. La plupart des artistes auxquels vous donnez la parole utilisent,
comme vous-même d’ailleurs, les techniques traditionnelles
de l’expression artistique : dessin, peinture, gravure et
revendiquent un recours anti-moderniste à la narration, aux
genres, à la mythologie, au portrait ou encore au paysage.
Cette observation est-elle exacte? pouvez-vous situer le rôle
du livre dans cette optique?
SF: Le modernisme est une période historique achevée.
Il serait du dernier ridicule de se prétendre moderniste
de nos jours. Aujourd’hui nous sommes dans la situation de
Don Quichotte par rapport aux romans de chevalerie. Le temps des
chevaliers est passé, se lancer dans une épopée
n’a plus de sens. C’est là qu’entre en
scène ce que j’entends par
fiction: avec Don Quichotte, Cervantès a inventé le
Roman moderne parce que l’épopée n’était
plus possible. Nous devons trouver quelque chose de semblable en
peinture aujourd’hui. Il s’agit de rendre compte d’une
épopée que nous n’avons pas vécue: nous
ne la connaissons donc que «par tradition» (dans ce
sens la tradition m’intéresse).
Quelles sont les possibilités? Il suffit de regarder autour
de soi pour faire le détail des postures mises en œuvre:
Rendre compte de son impuissance.
(Le moteur triste de l’auto-fiction.) Documenter, trier, classer,
accumuler, archiver. (La furia castratrice de l’encyclopédie.)
Rejouer la scène, imiter, copier-coller. (L’épuisante
pulsion parodique.) Commenter, discourir, légender, en-bas-de-page-noter.
(L’aride habitat de l'exégète.) Signifier,
logofier, trade-marquer. (Ce qui ne se vit pas peut encore se consommer.)
Simplifier, abstraire, désubstantifier. (Programme du décoratif
dérisoire.) Piédestaliser, sacraliser, panthéoniser.
(Carburant du pompiérisme décoratif.) Ou, autre versant
du même: ironiser, minimiser (ce que je dégrade ne
me fera pas souffrir).
Toutes ces postures ont un ressort: celui de la négation.
Nous vivons en ce moment là-dedans. Nous adoptons tous, plus
ou moins, l’une ou l’autre de ces postures. Ce qui lie
les quelques peintres gravitant autour d’art&fiction,
c’est l’affirmation tout cela ne tient pas face à
ce que Roger Nelson ou Philip Guston ont appellé «the
actual act». Dans l’acte de peindre, de graver, de dessiner,
la posture du déni est impossible. Affirmer cela, ce n’est
évidemment pas sérieux. Dans ce sens, plutôt
qu’un professionnel de l’art, je pourrais bien être
un peintre du dimanche, c’est-à-dire un mystique.
3. Le catalogue des éditions art&fiction est déjà
bien fourni et révèle une activité intense
en 2002. Avez-vous autant de projets nouveaux en préparation?
Quelle est l’étendue géographique du champ de
recrutement de vos aventures éditoriales?
CP: Petit à petit, un nombre grandissant d'artistes s'adressent
à nous pour être édités. Nous venons
de faire paraître le deuxième numéro de notre
collection DOCUMENT, consacré à dix peintres genevois,
avec une chronique de la journaliste Elisabeth Chardon. C'est aussi
à Genève que nous avons recruté l'auteur du
prochain numéro de notre série de livres d'artistes
PACIFIC, Pascale Favre qui, sous le titre De nuit, réalisera
ce mois un bel assemblage d'une gravure et d'un récit aux
allures autobio-
graphiques. Le peintre chinois Jie Qie, également établi
à Genève, puis Muma Soler, Catalan vivant à
Lausanne signeront les éditions suivantes. Au début
de l'année prochaine, le troisième numéro de
la collection DOCUMENT réunira en un projet intitulé
Leçon de ténèbres des artistes déjà
publiés par art&fiction. Côté co-édition
et diffusion, après Robert Ireland en 2002, nous avons le
plaisir de proposer le dernier livre de Christine Sefolosha: Hanté.



