WWW.ART-EN-JEU.CH 15/06/03


1. La déclaration liminaire du catalogue 2002 des éditions art & fiction est la suivante : « art&fiction produit et diffuse des publications conçues par des artistes visuels et en particulier des peintres, destinées à
mettre en évidence quelques articulations originales entre l’image et le texte sous l’angle de la narration.» Pourriez-vous développer un peu cette affirmation, en particulier la notion de narration dans la relation qu’elle entretient avec l’image et le texte?

CP: A l'époque où nous avons commencé à collaborer, Stéphane Fretz et moi, nous avons fait un double constat: premièrement que nous étions nombreux, en tant que peintres, à consigner, aux fonds de nos tiroirs, des écrits (les nôtres mais aussi ceux d'amis) et, deuxièmement, que notre travail s'élaborait dans un rapport soutenu avec la littérature, notamment de fiction. Nous savions qu'il n'y avait là rien de nouveau, ni du côté des peintres qui écrivent, ni de celui des artistes visuels influencés par le récit ou la dramaturgie. Seulement une matière à développer, autrement, pensions-nous, que dans les formules classiques de type estampe-poésie ou illustration de roman. Et surtout, il y avait la perspective plutôt agréable de fabriquer des objets dans de belles matières, qui rassemblent des images (dessins, gravures, tampons, photographies,...) et des textes (dialogues, nouvelles, notes, correspondances,...). L’élément narratif s'est installé presque naturellement dans ce processus.

2. La plupart des artistes auxquels vous donnez la parole utilisent, comme vous-même d’ailleurs, les techniques traditionnelles de l’expression artistique : dessin, peinture, gravure et revendiquent un recours anti-moderniste à la narration, aux genres, à la mythologie, au portrait ou encore au paysage. Cette observation est-elle exacte? pouvez-vous situer le rôle du livre dans cette optique?

SF: Le modernisme est une période historique achevée. Il serait du dernier ridicule de se prétendre moderniste de nos jours. Aujourd’hui nous sommes dans la situation de Don Quichotte par rapport aux romans de chevalerie. Le temps des chevaliers est passé, se lancer dans une épopée n’a plus de sens. C’est là qu’entre en scène ce que j’entends par
fiction: avec Don Quichotte, Cervantès a inventé le Roman moderne parce que l’épopée n’était plus possible. Nous devons trouver quelque chose de semblable en peinture aujourd’hui. Il s’agit de rendre compte d’une épopée que nous n’avons pas vécue: nous ne la connaissons donc que «par tradition» (dans ce sens la tradition m’intéresse).
Quelles sont les possibilités? Il suffit de regarder autour de soi pour faire le détail des postures mises en œuvre: Rendre compte de son impuissance.
(Le moteur triste de l’auto-fiction.) Documenter, trier, classer, accumuler, archiver. (La furia castratrice de l’encyclopédie.) Rejouer la scène, imiter, copier-coller. (L’épuisante pulsion parodique.) Commenter, discourir, légender, en-bas-de-page-noter. (L’aride habitat de l'exégète.) Signifier,
logofier, trade-marquer. (Ce qui ne se vit pas peut encore se consommer.) Simplifier, abstraire, désubstantifier. (Programme du décoratif dérisoire.) Piédestaliser, sacraliser, panthéoniser. (Carburant du pompiérisme décoratif.) Ou, autre versant du même: ironiser, minimiser (ce que je dégrade ne me fera pas souffrir).
Toutes ces postures ont un ressort: celui de la négation. Nous vivons en ce moment là-dedans. Nous adoptons tous, plus ou moins, l’une ou l’autre de ces postures. Ce qui lie les quelques peintres gravitant autour d’art&fiction, c’est l’affirmation tout cela ne tient pas face à ce que Roger Nelson ou Philip Guston ont appellé «the actual act». Dans l’acte de peindre, de graver, de dessiner, la posture du déni est impossible. Affirmer cela, ce n’est évidemment pas sérieux. Dans ce sens, plutôt qu’un professionnel de l’art, je pourrais bien être un peintre du dimanche, c’est-à-dire un mystique.

3. Le catalogue des éditions art&fiction est déjà bien fourni et révèle une activité intense en 2002. Avez-vous autant de projets nouveaux en préparation? Quelle est l’étendue géographique du champ de recrutement de vos aventures éditoriales?

CP: Petit à petit, un nombre grandissant d'artistes s'adressent à nous pour être édités. Nous venons de faire paraître le deuxième numéro de notre collection DOCUMENT, consacré à dix peintres genevois, avec une chronique de la journaliste Elisabeth Chardon. C'est aussi à Genève que nous avons recruté l'auteur du prochain numéro de notre série de livres d'artistes PACIFIC, Pascale Favre qui, sous le titre De nuit, réalisera ce mois un bel assemblage d'une gravure et d'un récit aux allures autobio-
graphiques. Le peintre chinois Jie Qie, également établi à Genève, puis Muma Soler, Catalan vivant à Lausanne signeront les éditions suivantes. Au début de l'année prochaine, le troisième numéro de la collection DOCUMENT réunira en un projet intitulé Leçon de ténèbres des artistes déjà publiés par art&fiction. Côté co-édition et diffusion, après Robert Ireland en 2002, nous avons le plaisir de proposer le dernier livre de Christine Sefolosha: Hanté.