«La Triste Figure et l’humour des
peintres», Christian Pellet
La parution de Don Quichotte de la Mancha en 1605 marque, a-t-on
pris l’habitude de dire, l’apparition du «roman
moderne». La même année, à Strasbourg,
Johann Carolus imprime Relation, premier «journal moderne»
selon la très officielle Association Mondiale des Journaux.
La discrétion avec laquelle on procède en 2005 à
cette double commémoration - quatre cent ans de modernité
de l’écrit donnent un peu le vertige - n’a pas
découragé trois peintres romands de s’associer
à un écrivain parisien pour célébrer
à leur manière l’œuvre de Miguel de Cervantès.
Paysage avec don Quichotte, publié ce mois aux éditions
art&fiction, est un petit livre provocateur. Il rassemble des
détails d’un dessin monumental exécuté
par Philippe Fretz, Stéphane Fretz et Stéphane Zaech
sur lesquels, de page en page, le long d’une ligne unique,
défile une nouvelle de Stéphane Zagdanski, intitulée
DQ2005. Nous y est conté un nouvel épisode de don
Quichotte («un chic type») arpentant sur
sa Rossinante (une «patinette en aluminium»)
la galerie marchande du Louvre pour offrir à Dulcinée
(«poinçonnée de ces pustules patentées
qu’on nomme piercings») un téléphone
mobile du dernier cri.
Même si l’hilarité que provoque cette aventure
contemporaine de Chevalier de supermarché nous distrait des
magnifiques variations à l’encre de Chine que le texte
traverse, l’écriture et le dessin sont ici au service
d’un projet étonnant: orner la salle d’apparat
du Manoir de Martigny d’un paysage. La grande salle de cette
demeure du 18e siècle, revêtue d’un lambris peint
et repeint, où le faux-bois alterne avec le noyer, devait
à l’origine être couverte de peintures illustrant
des épisodes de don Quichotte. Fretz, Fretz et Zaech sont
partis de cette assertion publiée par Joson Morand en 1935
dans La Maison Bourgeoise en Suisse mais que n’a confirmée
aucune source. Peu importe, ce type de rumeur convient fort bien
aux peintres pour faire entrer dans leur Paysage la figure (égayée
par Zagdanski) du premier héros romanesque moderne. La place
du texte, à l’exposition, est réservée
par des phylactères disséminés tout au long
de la paroi. La contribution de l’écrivain vient ainsi
s’y déposer comme «un papillon au cœur
d’un presse-papier de cristal». La fiction contemporaine
est à ce prix: il faut un genre aussi vénérable
que le paysage en peinture pour nous faire sentir aujourd’hui
tout le trajet parcouru par le roman en quatre siècles.
Le paysage ou l’art de dégriser
Le livre (conçu en tant que catalogue d’exposition)
s’achève par un essai de Stéphane Zagdanski,
Cervantès émancipé, qui donne une subtile mesure
de la rencontre texte-image: «…aller-retour
entre la feinte et le vrai; fiction fabulée dans l’Histoire ;
opacité par excès de transparence; suspense
ironique et dégrisant… autant d’éléments
qui concourent à une parfaite autarcie romanesque du Quichotte,
lequel relève ainsi de ce qu’il faut nommer une dialectique
du vrai et du faux, une joute du vraisemblable et de l’invraisemblable
trouvant leur parfaite unité dans le rire.»
Au cœur du roman, c’est donc l’absence d’humour
– symbolisée par l’Inquisition au temps de Cervantès
– qu’il faut conjurer. Je fais l’hypothèse
d’un humour sophistiqué chez les peintres Fretz, Fretz
et Zaech, qui n’en sont pas à leur première
collaboration : il y a eu Les droits et les devoirs, une peinture
murale réalisée en 1995, Gaudium et Spes I en 1999
et les gravures de Utopomachia en 2002. Le prodigieux paysage dans
lequel apparaît don Quichotte, réalisé à
Genève par les trois artistes alors que Zagdanski concevait
sa nouvelle à Paris, n’a rien de bucolique. S’y
croisent des barbelés végétaux et des barrières
d’improbables montagnes, des clôtures à la perspective
tronquée, des nuages épais sur des flots inquiétants.
Enfin, devant un ciel d’encre noire se détache le profil
familier du Chevalier à la Triste Figure sur sa monture.
Tous deux semblent constitués de planches de bois. Comme
si le dessin devait restituer, dans la dialectique du vrai et du
faux dont parle Zagdanski, une autre dimension du héros romanesque :
« …une collaboration végétale qui
repose sur la patiente sérénité du temps. Il
a la beauté d’un tronc noué, dit une notice
de l’auteur en préambule, grand, maigre, gonflé
de sève rose et blanche; c’est un arbre vivant
et lisant.»
La Mancha de Cervantès était une région aride
et désolée. Dans le paysage des trois peintres suisses,
don Quichotte traverse sereinement un décor mental, à
la fois lumineux et sombre : celui de l’humour gris?



