«Mes deux béquilles», par Françoise Delorme.
Quel drôle de titre, lumineux dans son étrangeté, pour ce petit livre de poèmes ramassé et dense : Mes deux béquilles ! Livre de deuil, réponse à la mort prématurée de deux amis, mais la mort n'est-elle pas toujours prématurée à nos yeux ? Surtout s'ils s'abîment dans l'illusion de permanence ou d'éternel retour que nous procure la présence belle et puissante de n'importe quel instant de la vie, végétale, amoureuse, urbaine :
Chair et poussière
poussière et chairil y a un mensonge
dans ces grappes blanches
pendues aux poiriers
Les poèmes, qui s'avancent comme une méditation et dont le dernier incorpore dans ses mots la vérité de la finitude des fruits comme des visages, tissent, dans des vers libres sans façons, la durée qui nous porte et que nous portons, la seule réelle, celle de notre fragilité partagée, et surtout de notre interdépendance sensible. Nous sommes les obligés des morts.
Qu'est-ce qui me distingue de vous ?
Une enveloppe pour mes blessures
(eux ne disposent que de nos corps)
Cette obligation est le ressort essentiel de ce livre si émouvant. Nous sommes redevables aux morts, à tout ce qui meurt, de cette durée que nous devons instaurer, de la beauté et de la menace qu'ils nous assignent à dessiner, à écrire :
je ne vous distingue plus
mes mains sont vides
le ciel est bleuici-bas un iris nous bénit
de la fragilité de ses pétales
dans l'air que vous portez
[…]
une rose sur ton perfecto
ça sonne con mais
toi d'entre les autres
je te vois avecet prononce ton nom
Le
poète joue souvent entre l'adresse et le constat, donnant ainsi à
sentir une interdépendance plus générale, des résonances longues : vous se change en ils qui se réinvente en vous , puis en je , en tu …
Très personnel, prenant en charge une douleur absolument singulière, le
livre se termine par un impossible geste, un désir pour toujours
inassouvi :
je voulais sans pouvoir
de mon cœur vous porter
quelques fleurs
à l'automne sur vos tombes
videsJe vous embrasse
Cette
accolade, j'ai soudain eu le sentiment, les larmes aux yeux, que
c'était moi qu'elle enlaçait. Elle me contenait. Elle me retenait au
bord du vide et me gardait vivante. Prolongeait ma durée. La protégeait
un instant. La créait.
Courage ténu et partageable. Toute la vie s'offre, mortelle, tenue ensemble dans le temps difficile :
La fatigue nous rapproche
des pierres qu'on a retournéesil y a si longtemps
avant un effondrement.
Vie contradictoire, éclairée par une impérieuse nécessité devenue volonté :
Je veux germer encore
de votre pourriture noble
dans la chute sans fin
des pépins du ciel
Les
dessins fins et comme un peu malhabiles qui accompagnent ces poèmes
écrits par un peintre conjuguent, en instantanés si frêles, l'élan de
la fleur, l'énergie du feu d'artifice, la force de composer un amour,
un alphabet, des mots qui se rassemblent en un livre à la fois sombre
et clair, qui nous ressemble. De même qu'il est difficile et crucial de
parvenir à poser deux taches de couleur ensemble, il est important de
réussir à mêler la déception et l'enthousiasme, la joie et la fatigue.
En ce sens, Mes deux béquilles est un livre accompli.
Et
toutes ces traces vives, ne peut-on pas leur dire aussi en conjuguant
le verbe avaler au futur provisoire :
Vous que la blancheur a avalé
protégez-nous
Avant qu'elles ne disparaissent pareillement.
Source: le Culturatif, Françoise Delorme, septembre 09, voir le site



